la prière (de Georges Brassens)

Cette prière, Francis Jammes l’écrivit alors qu’il venait de se convertir au christianisme. Poète, romancier, dramaturge et critique français 1868-1938, Il est né dans les Pyrénées et passa la majeure partie de son existence dans le Béarn et le Pays basque.

Le texte repris par Brassens est « Les Mystères Douloureux »

Il est des jours où l’âme est triste. Elle retombe.
Et Dieu ne répond plus, semble-t-il. Et l’on songe
à la sueur d’angoisse, à l’abandon du Fils.
« L’âme est triste jusqu’à la mort ». Et on supplie,
on s’obstine. Mais Dieu comme un mur de cachot
demeure sourd, et l’on flotte dans le chaos.
Et le cœur se dissout dans l’âme ainsi troublée.
Alors, tenant ainsi qu’une poignée de blé son chapelet,
ces grains de l’humilité sombre,
le poète le sème aux divins champs de l’ombre
où germe la moisson de toutes les prières.
Il sent confusément qu’une grande Lumière
lui est cachée par son corps dont il ne peut sortir.
Pour briser la cloison, et voir, il faut mourir.
L’œil ne laisse passer que ce jour de souffrance
que voit un prisonnier qui attend sa délivrance.
Le poète s’obstine, il appelle son Dieu.
Or, tandis qu’il l’appelle, un Sens mystérieux
semble à peine venir, mais vient, des profondeurs
qui le recouvrent peu à peu comme un plongeur.
…Ce sont les fruits de son rosaire qui éclosent
dans le Ciel. Ce sont les fruits de Foi interdits
au triste Orgueil qui méprise ces grains de buis
parce qu’il ignore le mystère de toute chose.

L’adolescente fait murmurer sa fenêtre
qu’elle ouvre à son réveil en s’y épanouissant.
Fleur de camélia, sa joue est rougissante.
L’enfant reçoit l’air vif, referme, et va se mettre
à genoux. Et sa bouche, ainsi que deux pétales
par l’aube détachés d’une rose Bengale,
effeuille avec ferveur, vers la nacre des cieux,
de son chapelet blanc les Mystères joyeux.

Annonciation.
Par l’arc-en-ciel sur l’averse des roses blanches
par le jeune frisson qui court de branche en branche
et qui a fait fleurir la tige de Jessé ;
par les Annonciations riant dans les rosées
et par les cils baissés des graves fiancées :
Je vous salue, Marie.
Visitation.
Par l’exaltation de votre humilité
et par la joie du cœur des humbles visités ;
par le Magnificat qu’entonnent mille nids,
par les lys de vos bras joints vers le Saint-Esprit
et par Élisabeth, treille où frémit un fruit :
Je vous salue, Marie.
Nativité.
Par l’âne et par le bœuf, par l’ombre et par la paille,
par la pauvresse à qui l’on dit qu’elle s’en aille,
par les nativités qui n’eurent sur leurs tombes
que les bouquets du givre aux plumes de colombe ;
par la vertu qui lutte et celle qui succombe :
Je vous salue, Marie.
Purification.Par votre modestie offrant des tourterelles,
par le vieux Siméon pleurant devant l’autel,
par la prophétesse Anne et par votre mère Anne,
par l’obscur charpentier qui, courbé sur sa canne,
suivait avec douceur les petits pas de l’âne :
Je vous salue, Marie.
Invention de Notre Seigneur au Temple
Par la mère apprenant que son fils est guéri,
par l’oiseau rappelant l’oiseau tombé du nid,
par l’herbe qui a soif et recueille l’ondée,
par le baiser perdu par l’amour redonné,
et par le mendiant retrouvant sa monnaie :
Je vous salue, Marie.

Ainsi que Crusoë dans son île déserte,
le poète guette, à l’amère solitude,
quelle voile apportera la béatitude
à son exil. La mer, comme une porte ouverte,
semble donner l’espoir qu’apparaîtra soudain
le bateau qui rira à l’horizon d’étain.
Et la fièvre prend le poète sur la grève.
Il croit voir cette voile. Il n’y a pourtant rien
que le toujours pareil si accablant du rêve.
Le poète agonise. Il a soif, il a faim,
sa passion lui tend du fiel et du vinaigre.
Et les seuls fruits offerts au naufragé par Dieu,
ce sont les fruits des cinq Mystères douloureux :

Agonie.
Par le petit garçon qui meurt près de sa mère
tandis que des enfants s’amusent au parterre ;
et par l’oiseau blessé qui ne sait pas comment
son aile tout à coup s’ensanglante et descend ;
par la soif et la faim et le délire ardent :
Je vous salue, Marie.
Flagellation.
Par les gosses battus par l’ivrogne qui rentre,
par l’âne qui reçoit des coups de pied au ventre,
par l’humiliation de l’innocent châtié,
par la vierge vendue qu’on a déshabillée,
par le fils dont la mère a été insultée :
Je vous salue, Marie.
Couronnement d’épines.
Par le mendiant qui n’eut jamais d’autre couronne
que le vol des frelons, amis des vergers jaunes,
et d’autre sceptre qu’un bâton contre les chiens ;
par le poète dont saigne le front qui est ceint
des ronces des désirs que jamais il n’atteint :
Je vous salue, Marie.
Portement de Croix.
Par la vieille qui, trébuchant sous trop de poids,
s’écrie « Mon Dieu ! » Par le malheureux dont les bras
ne purent s’appuyer sur une amour humaine
comme la Croix du Fils sur Simon de Cyrène ;
par le cheval tombé sous le chariot qu’il traîne :
Je vous salue, Marie.
Crucifiement.
Par les quatre horizons qui crucifient le Monde,
par tous ceux dont la chair se déchire ou succombe,
par ceux qui sont sans pieds, par ceux qui sont sans mains,
par le malade que l’on opère et qui geint
et par le juste mis au rang des assassins :
Je vous salue, Marie.

 

Je suis une brebis qui court dans les œillets.
Elle tremble, et sa voix semble toute mouillée
lorsque l’on voit le jour succéder à la nuit :
Car l’aurore est bien froide avant que la brebis
dans le pur arc-en-ciel soit tout ensoleillée…
Renais, soleil ! Du fond des cirques ténébreux,
renaissez, renaissez, Mystères glorieux,
pour la brebis qui tremble au milieu des œillets ?

Résurrection.
Par la nuit qui s’en va et nous fait voir encore
l’églantine qui rit sur le cœur de l’aurore ;
par la cloche pascale à la voix en allée
et qui, le Samedi-Saint, à toute volée,
couvre d’alléluias la bouche des vallées :
Je vous salue, Marie.
Ascension.
Par le gravissement escarpé de l’ermite
vers les sommets que les perdrix blanches habitent,
par les troupeaux escaladant l’aube du ciel
pour ne se nourrir plus que de neige de miel,
et par l’Ascension du glorieux soleil :
Je vous salue, Marie.
Pentecôte.
Par les feux pastoraux qui descendent, la nuit,
sur le front des coteaux, ces apôtres qui prient ;
par la flamme qui cuit le souper noir du pauvre ;
par l’éclair dont l’Esprit allume comme un chaume,
mais pour l’Éternité, le néant de chaque homme :
Je vous salue, Marie.
Assomption.
Par la vieille qui atteint, portant un faix de bois,
le sommet de la route et l’ombre de la Croix,
et que son plus beau fils vient aider dans sa peine ;
par la colombe dont le vol à la lumière
se fond si bien qu’il n’est bientôt qu’une prière :
Je vous salue, Marie.
Couronnement de la Sainte Vierge.
Par la Reine qui n’eut jamais d’autre Couronne
que les astres, trésor d’une ineffable Aumône,
et d’autre sceptre que le lys d’un vieux jardin ;
par la vierge dont penche le front qui est ceint
des roses des désirs que son amour atteint :
Je vous salue, Marie.
Fin du Rosaire.

2 commentaires sur « la prière (de Georges Brassens) »

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